Ce que l’autisme nous apprend de l’expérience intime du langage

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Texte de présentation de la séance

 

Ce que l’autisme nous enseigne de l’expérience intime du langage

 

Dans les études expérimentales de neuroscience et de psychologie, il est d’usage de considérer les fonctions cognitives dans leur forme simplifiée. Le langage est ainsi généralement réduit à sa fonction la plus évidente, qui est celle de la communication. En miroir, la communication est à son tour réduite au langage. Or, si cette simplification a du sens dans le cadre contrôlé du laboratoire, il en va tout autrement dans le vivant où le langage se révèle complexe et versatile. De plus, comme toute fonction cognitive, le langage est situé dans le temps, l’espace, le contexte social et, surtout, le langage est situé dans un corps. Ses fonctions sont multiples et ne relèvent finalement que rarement de la communication pure. Inversement, la communication ne peut être réduite au langage.

 

Cependant, les personnes autistes, de par leurs spécificités cognitives et sensorielles, vivent le langage de façons très particulières. Or, ces particularités ont le potentiel de nous éclairer sur des dimensions du langage peu explorées par les sciences expérimentales. C’est avec cette approche heuristique que nous avons réuni quatre personnes concernées par l’autisme, trois chercheurs et une écrivaine, pour aborder la question des expériences langagières au prisme de l’autisme.

 

Cette conférence s’est organisée autour de la participation exceptionnelle d’Hélène Nicolas, dite Babouillec. Hélène Nicolas se présente comme une personne autiste sans parole qui « n’a pas appris à lire, ni à écrire, ce qui lui permet d’explorer différemment les contours de la langue. »

 

Les échanges avec la salle ont été animés au fil de l’eau par Faby Cazalis-Judet de la Combe.

Programme détaillé de la séance

 

  • Fabienne Cazalis-Judet de la Combe (chargée de recherche en sciences cognitives, CAMS, CNRS-EHESS) : « Propos introductifs : les modèles cognitifs à l’épreuve de l’autisme. »

 

  • Hélène Nicolas, dite Babouillec (autrice de textes poétiques, de romans, textes de Théâtre et d’un livret d’opéra) : « Le spectre ordinaire en oralisation. »

 

  • Lily Ruban (doctorante, CRAL, EHESS) : « Spécificités du traitement de la métaphore chez les personnes autistes : une question pragmatique ou sémantique ? »

 

  • Pietro Calabretta (doctorant, Centre Georg Simmel, EHESS) : « Jeu de voix, voies de je. Grammaires intimes entre autisme et expression musicale.

Texte de Babouillec, rédigé pour la séance

 

Entre les lignes du silence vit un esprit bavard.

On imagine le développement de la parole orale comme une intelligence intellectuelle. Je pense au contraire que c’est un réflexe mécanique d’une intelligence de corps, une adaptation sociale en lien avec l’environnement.

 

Parler est en amont l’acquisition de l’imitation. Imiter c’est se reconnaitre dans l’autre, un processus de miroir, le reflet de l’image.

 

Comme beaucoup de personnes avec autisme, je peine à interagir. En effet, mon lien avec l’environnement est différent d’un développement psychomoteur ordinaire.

D’où mon interrogation sur la cotation des liens de cause à effet d’un développement en prenant en considération la rigidité sensorielle.

Et si nos corps d’autistes développaient la cognition intellectuelle dans un autre registre.

 

Être organisé dans le spectre de l’ordinaire permet une acquisition réflexe de l’oralisation, un langage de l’articulation.

De réflexe à réfléchir, on change de stade.

Cela ne signifie pas une absence d’articulation de la pensée au début du développement, juste que l’articulation conjointe du corps et de l’esprit est un mécanisme complexe.

 

Je me permets cette exploration implicite. Ce jeu des imbroglios mécaniques est partout dans mon corps et dans celui des personnes avec autisme.

 

Cela questionne le rapport existant entre la parole et la communication.

 

En quelques mots, qui suis-je dans ce mécanisme du réflexe ?

 

Un esprit détaché de son corps. Je suis née dans cette particularité de l’autisme au corps éprouvé sensoriellement, coupée de l’environnement sous toutes ses formes, rendant l’interaction indisponible.

Je suis une matière à penser et non à agir. Cette organisation m’éloigne socialement du monde bavard.

Les neurotypiques ceux du spectre ordinaire, développent leur lien avec l’environnement par les sens.

C’est le code commun du développement de l’appartenance au groupe social jusque dans le développement de l’articulation du corps dans l’espace et de l’oralisation.

 

Je n’ai personnellement pas franchi cette étape du corps articulé dans le temps de l’espace mais bien celui du temps dans l’espace articulé de la pensée.

Et j’ai la chance d’avoir un outil en dehors du corps.

 

L’oralisation est un traceur de reconnaissance.

Appartenir au groupe signifie se reconnaitre, identifier l’autre dans le même spectre. Je suis à des années-lumière de cette imitation de l’autre et vice-versa.

 

Rien en dehors de la vie et un appétit féroce pour la langue ne me rapproche de l’équation sociale, du rapport de force entre parler et diriger.

Être capable de bouger son corps permet la visibilité, être capable de bouger l’esprit dans un corps muet rend invisible dans la disparité des forces de pouvoir diriger et s’imposer à l’autre.

 

La parole comme outil de communication me semble devoir ajuster sa flexibilité pour envisager d’être connectée avec toutes les réflexivités existantes dans les cerveaux.

 

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